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Androgynisme ?!

C’est marrant comme, parfois, plusieurs points d’horizons ne semblant d’abord rien avoir en commun, peuvent converger, sur quelques jours, quelques heures, autour d’un sujet qui pouvait, lui, vous occuper l’esprit depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois...

Et niveau convergence, l’écriture inclusive se pose là. Tant elle focalise de sujets de société actuellement sensibles et d’opinions plus ou moins unanimes ou parfois, devrais-je dire, de groupes d’opinions bien marqués. Peut-on aujourd’hui être contre l’écriture inclusive sans être réac ?

Alors c’est vrai qu’à titre personnel, je reste partagée, trouvant à la fois les modèles trouvés affreusement moches et pas pratiques, et tenant à saluer l’effort, même si je ne peux m’empêcher de me demander où cela peut bien nous mener.

Affreusement moches et pas pratiques, oui. Au début je me disais que c’était sans doute juste une histoire d’habitude esthétique, une question d’habituation, comme souvent, mais le temps passant je dois bien me rendre à l’évidence. J’y arrive pas.
L’écriture inclusive « abrégée » avec ses points ou tirets médians pourrait s’approcher d’une solution, mais ça tient à mes yeux autant du gadget que l’écriture abrégée dans les sms : éventuellement pratique dans certains cas, notamment les textes transitant par internet, le bouzin devient vite ingérable dès qu’on passe à une oralité. Je ne parle pas des textes à vocation plus littéraire ou artistique, sauf sujet d’étude dédié. Quant à l’écriture inclusive « complète » développant à chaque occurrence le mot masculin et le mot féminin, autant se rendre à l’évidence, c’est peine perdue chez une espèce qui de tous temps cherche l’économie de moyens à grands renforts de diminutifs et raccourcis.
Y’a un truc qui continue à me mettre mal à l’aise avec l’écriture inclusive.

Déclaration universelle des droits des êtres humains
Déclaration universelle des droits des êtres humains
Crédits : ONU

Alors attention ! Qu’on ne me fasse pas dire ce que j’ai pas dit. Rien que pour une meilleure sensibilisation à la question épineuse de la place que nos sociétés offrent aux femmes, ça a été un outil assez génial, abondamment repris, utilisé, discuté, en faisant un point de repère essentiel à la.aux problématique.s qu’elle accompagne, les idées qui la sous-tendent. Mais justement. C’est un outil et pas une fin. Et comme tous les outils, tout dépend du comment on s’en sert, sans perdre de vue à quoi il sert. Il serait par exemple probablement dommageable qu’il serve de patch, ou de caution, comme la couleur verte l’est devenue dans la publicité. Et c’est peut-être alors une chance que les syntaxes actuelles ne soient pas satisfaisantes, sinon on s’en contenterait et on n’irait pas chercher plus loin, ni pour le langage, ni pour l’amélioration d’une condition.
La question que je me pose surtout, c’est ce que signifie fondamentalement cet outil, et l’importance sociale et symbolique qu’on lui fait revêtir.

Pendant longtemps, j’ai été plus que réservée concernant les mouvements féministes, voyant chez certaines une sorte de plaisir malsain à humilier toute virilité. C’est comme ça que ça marche : donnons du pouvoir aux femmes en faisant subir aux hommes les humiliations passées (et certes, encore présentes malheureusement) ? Œil pour œil, dent pour dent ? Jusqu’à constater l’aberration que représente pour moi l’autocensure d’un individu, qui avait peut-être, pourtant, des choses intéressantes à partager, au prétexte que c’est un mâle blanc (et de classe moyenne à aisée en plus — le connard !)... les bras m’en tombent. Est-ce que c’est comme ça que ça fonctionne, couper la chique aux uns pour donner la parole aux autres ? O_ô’

Alors, bien sûr, je respecte l’action féministe, qui ne tombe pas systématiquement dans ces dérives ahuries, jusqu’auboutistes et surtout insensées, mais qui mène un vrai combat, plutôt un vrai travail, sérieux — et de longue haleine — pour la pleine reconnaissance des femmes comme des individus à part entière et l’égalité entre les hommes et les femmes. Puisque ce n’est pas (plus ?) naturel. Surtout après avoir vu l’éclairante vidéo de Nart [1] à ce propos et sur l’importance de la féminisation des noms [2]. C’est vrai qu’un vieux papier peint collé à ce point, il faut parfois tirer dans l’autre sens à s’en arracher les ongles pour le décoller. Sous cet angle ça se comprend. [3]
Et c’est justement grâce à ce travail, à ces actions, d’avoir mis ces questions dans le débat public, qui ont fait réfléchir, mûrir, et, une génération après l’autre, évoluer les mentalités profondément. Y’a encore un peu de colle ici et là, mais j’ai franchement l’impression que chez les trentenaires au moins, le mur est tout de même beaucoup plus propre...

 
C’est un beau job qui a été fait, qui continue à être fait, car il reste semble-t-il nécessaire.

Mais ma question va plus loin. Je crois en fait que c’est une question de représentation du monde, plus exactement qu’il s’agit d’interroger la façon de voir le monde.

Grâce à ce qui a été fait, en prenant en compte les évolutions actuelles du travail (développement des structures « horizontales », gestion par projets, micro-entreprenariat, voire malheureusement uberisation), ajoutées au simple effet noria qui verra bientôt les trentenaires d’aujourd’hui devenir des employeurs qui, logiquement, permettront l’atténuation progressive — jusqu’à disparition complète souhaitons-le — des inégalités, mais aussi les évolutions sociales qui ont permis la redéfinition du couple, de la famille, de la parentalité, leur reconnaissance dans la société civile (encore récentes mais le temps est ici un allié), l’ouvrage me semble, sinon abouti, bien avancé. Et c’est vrai que sans toute la mobilisation féministe du 20e siècle et de ces vingt dernières années, la situation des femmes serait tout de même probablement encore assez proche du statut de l’animal de compagnie (voire de la tête de bétail reproductrice).

Et pourtant, malgré tout ça, j’ai encore un problème, qui se situe à la frontière de la représentation et du langage...
un professeur, une professeure, un mécanicien, une mécanicienne, un auteur, une autrice... n’avez-vous pas constaté qu’à la lecture de ces mots, et certainement à votre corps défendant, votre esprit a peut-être induit des représentations genrées, pour ne pas dire des clichés ?
(Et je ne m’étendrai pas ici sur les mots dont la féminisation n’est pas un combat gagné contre la chosification des femmes : un mandarin une mandarine, un jardiner une jardinière, un cuisiner une cuisinière, un verrier une verrière, un cafetier une cafetière, un portier une portière, un glacier une glacière, un dépanneur une dépanneuse, un tribun une tribune, un carabin une carabine, un médecin une médecine, un marin une marine, un gourmet une gourmette, un pèlerin une pèlerine, un limousin une limousine (mot compte double), ou encore un entraîneur et une entraîneuse...)

Toutes les couleurs du spectre...
Toutes les couleurs du spectre...

Mon problème avec la féminisation des noms, c’est qu’autant, pour moi, un mot masculin peut garder une certaine neutralité, autant un mot féminin transporte avec lui tout un ensemble de représentations, dont l’usage qu’on en fait dans le langage n’a pas forcément besoin, qui est alors plus de l’ordre de l’exclusion que de l’inclusion : dans l’état actuel, l’emploi du féminin, certes généralisé, facilité, encouragé, reste discriminant (au sens qui établit une distinction), alors que celui du masculin continue à assimiler, à intégrer, à recouvrir l’universel... au moins, toujours dans nos esprits, en tous cas dans le mien.

Et là on commence à atteindre le cœur de ma problématique : la féminisation des noms est-elle (et doit-elle être considérée comme telle) une reconnaissance de la femme dans la société, ou au contraire le signe d’une exclusion, d’un cas particulier, pouvant alors aussi être vu comme le signe d’une identité (oui, on touche un problème qui va un peu plus loin que le sexisme... =) ) ?

Identité, quête identitaire, construction, reconnaissance... Avant d’aller plus loin... est-ce ça, l’identité ? La Lucie que je suis peut se définir par bien des choses qui forment cette identité, mais sincèrement, si mon sexe biologique et le genre qu’on ou que je me définis y participent, je ne sais pas pour vous, pour moi ils sont loin d’être en première ligne, et pourtant cet ensemble qu’est la définition de l’identité touche un point essentiel de l’être... Fin de parenthèse.

Deux exemples, complémentaires, pour deux couches de réflexion sur cette problématique :
Si je précise « l’autrice X(x ou y) présente son nouveau roman », je présente une personne en particulier, une identité, aucun problème. En revanche, si je dis « une autrice blablabla », je catégorise (toutes) les auteurs-femmes autour d’une représentation, d’un schéma, d’une case toute faite. Là ça me pose un problème (eh oui, j’aime pas les cases !).
Par ailleurs, si on m’évoque « les boulangers », je me demanderai si on parle de la corporation de la boulangerie dans sa globalité, ou de sa subdivision mâle, le terme restant équivoque (oui, ce que l’écriture inclusive est sensée justement éviter, mais nous ne referons pas l’humain, qui cherchera toujours l’économie du langage), alors que « les boulangères » ne portera aucune ambiguïté (et qu’on sera même déjà en train de les imaginer au comptoir exhibant leurs miches, voyez comme l’esprit peut être subtil). Cela induira alors que les boulangères ne seraient pas des boulangers comme les autres... mais, les boulangers alors ? sont-ils des boulangers comme les autres ?

Il n’existe pas de réel masculin, discriminant, qui permettrait une réelle représentation de l’égalité féminin-masculin dans le langage, principal support de la pensée (pour faire simple et bref). Car oui, à mon sens, si on veut une vraie égalité de traitement entre les hommes et les femmes, il faudrait que les hommes puissent être aussi facilement identifiés comme une communauté spécifique, comme on l’a fait pour les femmes. Il faudrait alors en passer par une masculinisation des noms.

Sept expressions faciales universelles
Sept expressions faciales universelles
pour sept émotions que l’on retrouve chez tous les êtres humains, et même chez d’autres animaux...
Crédits : Source : by : fbi.gov, public domain, via usa.gov

On aboutirait donc en français à trois genres, comme c’est déjà plus ou moins le cas dans d’autres langues : féminin, masculin, et neutre. Le neutre utilisé pour la généralité, le masculin ou le féminin pour le spécifique.
Les boulangers, un boulangéri, une boulangère, les professeurs, un professeuri, une professeure, les auteurs, un auteuri, une autrice (ou une auteure : le score est serré on attend le tie-break), les garagistes, un garagisti, une garagista.

Une belle usine à gaz, non ?

Mais peut-être que ce pourrait être une étape dans un processus plus long, plus juste, aussi peut-être plus simple, le temps que les mentalités finissent d’intégrer les changements sociétaux actuels. On commence à comprendre qu’il n’y a que l’informatique à être binaire... (après, notre société est peut-être bien bi-polaire, mais ça c’est un autre problème...) Non, tout n’est pas ou tout blanc ou tout noir, ni tout rose... qu’il s’agisse de la définition du genre, de la sexualité, et de bien d’autres choses encore. Chacun peut désormais se placer sur un spectre, à soi alors de positionner le curseur où on le souhaite. Mais en terme de genre, faudrait-il alors créer autant de genres que de positions possibles du curseur ? autant d’individualités langagières ou de représentations pour reconnaître l’existence d’un individu dans toute sa complexité ?

Est-ce qu’il ne serait pas préférable, alors, de trouver un juste milieu, un point médian où tous nous rejoindre ?

De nouvelles habitudes, comme on en connaît tous au cours de nos vies et grâce auxquelles (ou à cause desquelles) nous évoluons, à adopter, au bénéfice de se libérer au moins partiellement, symboliquement dans un premier temps — par justement les représentations apportées par le langage — des normes et injonctions sociales qui nous contraignent au nom de la bonne marche d’une organisation sociale désuète qui n’a plus lieu d’être.

En fait... est-ce qu’on s’en fout pas un peu ? Quand je vais à la boulangerie, peu m’importe d’avoir affaire à l’archétype de la virilité ou de la féminité incarnée ou quiconque entre deux, je veux juste ressortir avec du bon pain (ou des croissants des fois, ou de la brioche, d’accord). Pareil au garage (mais non, pas ressortir avec du pain !), comme à peu près partout ailleurs. Le seul cas de figure où cela peut importer, c’est parfois de préférer avoir affaire à une personne du même sexe pour des thématiques gynécologiques, proctologiques ou urinologiques. Mais c’est alors une question de biologie, d’expérience et de sensibilité partagées, pas de genre.

En fait... est-ce que les rapports sociaux ne seraient pas plus apaisés s’ils étaient, dans leur généralité, dé-genrés et dé-sexualisés ?
À quoi ça sert, encore, d’essayer de rentrer dans des cases binaires qui ne sont de toute évidence plus représentatives. Savoir de quel sexe et quelle est la sexualité de Bidule ou Girafe, à quoi ça sert, à part si on a des questionnements intimes et clairement orientés sur cette personne ? Le quotidien ne serait-il (n’est-il !) pas beaucoup plus cool une fois débarrassé des jugements et des jeux de manipulation sociale basés sur la séduction et les rapports de force ? À quoi ça sert de faire des différences, au fond ? Est-ce qu’il ne serait pas plus simple de revenir à l’universel, l’intégral ? C’est peut-être ça le problème en fait...

La condition humaine
La condition humaine
Crédits : René Magritte

Ça n’empêche bien sûr pas les jeux de séduction, mais juste entre personnes qui se plaisent et dont les préférences sexuelles se conjuguent... une histoire d’intimité dans laquelle on choisit de laisser d’autres entrer ; pas nécessairement dans la rue ou dans le métro entre inconnus, ou comme leviers de rapports pseudo-hiérarchiques d’une quelconque sphère sociale façon jungle : moi Tarzan, toi Jane.
Ça n’empêche pas non plus la spécificité. En tant qu’individu d’un groupe social global dont la taille est difficile à appréhender pour un seul être, je m’attache forcément à un ou plusieurs groupes (beaucoup) plus petits, auxquels je choisis de m’affilier par affinités. Donc bien par communauté ou parenté de ressentis, de vécus, de thèmes qui m’intéressent. Pas par étiquette de représentation. Séparer les hommes des femmes pour en faire des groupes basés sur leur biologie ou leur genre est pour moi une aberration, alors qu’un groupe d’hommes ou de femmes constitué sur la base d’un partage d’expérience ou d’une histoire commune « entre mecs » ou « entre filles » a potentiellement tout son sens, au même titre que le groupe des fans de Kubrick, les alcooliques anonymes ou les permaculteurs du Finistère...
L’appariement est plus profond que simplement basé sur des étiquettes, il relève d’un choix conscient, donc forcément plus légitime.

Tous égaux ! Tous androgynes !

Pis, après tout, pourquoi pas... Tous humains !?

Voilà. Donc. Ce qui me trottait dans la tête depuis un certain temps déjà. Mais ayant cru comprendre qu’Ursula Le Guin abordait le sujet dans La main gauche de la nuit, je voulais donc le lire avant de fixer des mots, me laissant ainsi le temps d’approfondir ma réflexion.
Et puis il y a ma lecture en cours de Trop semblable à l’éclair, premier tome de Terra Ignota, d’Ada Palmer, dans la traduction remarquable (et remarquée) de Michelle Charrier, qui aborde une réflexion sur le langage genré justement, et propose une vision et un langage androgynes qui me plaisent beaucoup, dans le sens de la réflexion présentée ci-dessus [4] [5]. Dans ce monde décrit par Ada Palmer et Michelle Charrier, les gens sont neutres, androgynes, les métiers ou rôles sont endossés comme un vêtement neutre, une étiquette, et les pronoms genrés n’existent plus, sauf à jouer avec les représentations qu’on peut se faire d’un personnage, sans qu’il y ait forcément un rapport avec sa biologie. Il et elle sont remplacés par on ; ils et elles, par ons. C’est un peu déstabilisant les premières lignes mais on s’y fait très vite. Je trouve ça simple, efficace, et participerais bien volontiers à l’essaimage d’une telle idée en l’adoptant dès maintenant !

Trop semblable à l'éclair | Terra Ignota T.1
Trop semblable à l’éclair | Terra Ignota T.1
La main gauche de la nuit
La main gauche de la nuit

 
Et puis il y a aussi eu un coup de main donné sur la création d’un site web, à devoir harmoniser les textes en écriture inclusive et me rendre compte à quel point ce modèle est pour moi, viscéralement, un non sens, répondant à un faux problème, un emplâtre sur une jambe de bois. Allez ! Osez dire que vous êtes contre l’écriture inclusive aujourd’hui... ;)
Et puis il y a eu une discussion entre amis, très enrichissante, et l’envie de partager, en prenant le temps, le développement complet de mon raisonnement.
Enfin il y a, encore et toujours, ces distinctions qu’on fait entre les êtres pour des raisons qui n’en sont pas, et pour lesquelles la thématique, autour des représentations et d’une longue histoire de combats, me paraît très proche, et largement généralisable.
Concordance des temps.
Le besoin alors, finalement plus tôt que prévu, de poser les mots pour les partager.

Je le précise bien, c’est ce que je ressens, qui m’invite au questionnement, et surtout nullement un jugement, et l’espace de discussion est ouvert, tant que les échanges restent respectueux et sincères.

À vous.

Du grain à moudre tous azimuts
Ajouts postérieurs à la rédaction (Edit 2020.11.23)

[1Super chaîne de vulgarisation de l’histoire de l’Art, agrémentée ici et là de questions de société, par qui semble être une très belle personne : NaRt : l’art en 3 coups de pinceaux

[2attention aux cookies, vidéo YouTube, pour info

[3Il suffit de constater l’état de stress dans lequel le désir de partager sa réflexion, et la perspective de violence verbale consécutive, la mettent !

[4Pour l’instant à mi-roman, je ne serais même pas étonnée que ce soit une véritable démonstration sur le langage et la représentation genrée qui est développée

[5Et bien qu’à mi-roman, j’en recommande chaudement la lecture ! Toutes les références ici

Première mise en ligne 11 octobre 2020, dernière modification le 1er décembre 2020

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