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Chez soi

Parmi les nombreuses craintes ou du moins questionnements qui accompagnent probablement nombre de nomades aspirants ou confirmés, celle qui tourne autour de la notion du « chez soi » me travaille plus particulièrement.
En effet, à moins de disposer d’un terrain, entre base, refuge et point de repère d’un univers qui reste fixe, partir en laissant derrière soi toute amarre, emportant avec soi tout son monde, qu’il tienne dans une poche, un sac à dos, une charrette ou un véhicule, qu’on soit à deux pattes, deux, quatre ou six roues, ou encore voguant sur une coque de noix, on se retrouve à devoir se recentrer justement sur cette unité mobile et mouvante, prêts à accueillir ce qui se présentera, heureuse rencontre ou tempête. C’est s’exposer à ne plus se sentir chez soi nulle part. Certains diront se projeter, voire plonger volontairement, dans la précarité, auxquels je répondrai rapidement que la société nous prouve un peu plus chaque jour que de plus en plus nombreux sont ceux à avoir un « chez eux » et pourtant devenir encore un peu plus précaires... Mais cependant sans pour autant leur donner totalement tort. C’est choisir de vivre tantôt sur un territoire commun, avec toutes les acceptions que ce concept peut recouvrir, ce que chacun peut y mettre, tantôt sur le territoire privé d’un autre, se soumettant alors à sa seule bonne volonté, entre bitume, entrée de champ et petit coin de forêt. S’exposer, sans doute, à déranger par la mise en porte-à-faux d’immuables dans les représentations du monde de la plupart des gens. Déranger.

Qu’est-ce que c’est « chez soi », au fond.
Est-ce un lieu ? Un endroit auquel notre histoire nous rattache ? Des origines, des gens, un événement ? Un hasard ? Un environnement que l’on connaît, dont la relative maîtrise nous facilite l’existence ? Un confort ?
Un décor ? De même que des vêtements, l’image construite pour répondre à des phénomènes d’appartenance sociale, la projection des désirs, les signaux de fumée valant reconnaissance d’une certaine façon de vivre ou de penser ?
Une légitimité ? Pour n’être pas un « étranger » qui ne possède ni les codes ni les clés du lieu où il s’arrête momentanément, être possiblement à la fois inquiétant et vulnérable.
Mais aussi une part d’identité... un « chez soi » n’est pas « chez les autres », même si l’on adopte des représentations similaires. On y met ses goûts, sa « patte », on y applique l’empreinte de ce que l’on pense relever de sa personnalité. De son énergie. Plus que de sa façon de vivre et de penser sans doute, c’est la façon d’être qui y transpire. Par les détails, les habitudes qui forment le quotidien. La cafetière à piston, souvenir de vacances, qui trône sur le rebord de l’évier, les madeleines pas toujours comestibles qui emplissent le placard, le coussin au dégradé de verts qui à la lumière du soir donne à la pièce une touche apaisante, l’intégrale d’un auteur qu’on ne relira plus mais à laquelle on tient, la chaise cassée maintes fois réparée sur laquelle des êtres chers se sont assis, la figurine discrète de ce héros éclatant dont la présence aide à trouver la force nécessaire pour affronter les rigueurs du quotidien. Une « chambre à soi », ou selon la nouvelle traduction un « lieu à soi ». Le refuge, ce cocon que l’on crée autour de soi. Des bulles symboliques de passé, de rêves, de projets et de regrets. Des superpositions d’instants passé et futurs, réels ou non, avec lesquels on bâtit son utopie personnelle.
Un ailleurs ?
Ou alors le nœud des relations, le réseau des amitiés que l’on peut désormais emporter au creux de sa main comme au fond de son cœur...
En fin de comptes, chez soi, n’est-ce pas tout ce que l’on y met, ce à quoi on décide de s’ancrer.

 

Rune Bosse, Tempus Circularis Fagus Sylvatica, 2016.
Rune Bosse, Tempus Circularis Fagus Sylvatica, 2016.
Crédits : Photo Anders Sune Berg, installation ARoS : Far From Home

 

Alors être nomade, ce serait tout simplement à la fois décider de bouger, et d’emmener son ancre avec soi plutôt que la laisser derrière soi. C’est créer l’occasion de se recentrer pour se positionner dans l’ici, et le maintenant.
Comme un léger soupir mobile, en voyage.
Un oiseau de passage.
C’est ce que nous sommes tous ; n’oublions pas.

Et puis... qu’y aurait-il de mal à être étranger ? Au-delà des apparences, ce que nous sommes tous les uns envers les autres, l’autre à jamais inaccessible. Et, au moins partiellement, étrangers à nous-mêmes.
Ne serait-ce pas finalement un positionnement plus honnête, plus cohérent ?

Alors être chez soi, est-ce que ce ne serait pas tout simplement vivre en accord avec ses valeurs.

Et finalement, plutôt que de craindre de n’être nulle part chez soi, ne serait-il pas possible au contraire de se sentir partout chez soi, arpentant un territoire en partage, un héritage emprunté à l’avenir et dont nous sommes tous, solidairement, les gardiens.

Première mise en ligne 1er décembre 2020, dernière modification le 1er décembre 2020

LR CC by-sa

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